Tim Burton, Big Eyes

  • Par jadseif
  • Le 30/03/2015
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Big eyes

(Source image: hitek.fr)

          

De quoi est-il question?

En Californie, dans les années 60, Margaret, récemment séparée de son mari, fait la rencontre d'un peintre, Walter Keane. Elle aussi est peintre. Sur ses toiles, des portraits d'enfants avec de très grands yeux, les big eyes. Margaret et Walter tombent amoureux, et pour mettre à mal la menace de l'ex-mari de Margaret de la priver de la garde de sa fille, ils se marient. Si les débuts sont difficiles, les toiles de Margaret vont rencontrer du succès, mais Walter va les faire passer pour siennes: c'est la plus grande arnaque du siècle.

                

Qu'en ont pensé les critiques?

On peut le dire franchement, pendant un moment, Tim Burton, on l'avait perdu. Il y a eu le médiocre Alice au pays des merveille, que tout le monde s'accorde à qualifier de raté. Il y a eu aussi Sleepy Hollow, pourtant apprécié du public, mais c'est du sous-Burton, un film propre, peut-être divertissant, mais dans lequel Tim Burton disparait pour laisser place à un réalisateur lambda. Car si Tim Burton est avant tout connu pour son attrait pour l'imaginaire gothique, une ambiance glauque comme dans Sleepy Hollow ne suffit pas à faire du Burton.

Alors on aurait pu craindre le pire avec Big Eyes. Christophe Chadefaud dans L'Express a même titré « Où est passé Tim Burton? » Pourtant, Tim Burton dans ce film, on l'a retrouvé, un peu évolué, cependant fidèle à lui-même. L'article de Christophe Chadefaud semble ignorer les fondamentaux du cinéma burtonien, faisant de du réalisateur un enchanteur alors qu'avant tout, c'est un satiriste. Surtout que dans son article, pas une ligne n'est consacrée au film - il n'y a que de la nostalgie. On est même tenté de demander: « Où est passée la critique du film? » Ailleurs, on qualifiera le film de biopic tiède, ignorant que c'est une autobiographie déguisée. Et mention spéciale pour Eric Libiot, qui regrette que le réalisateur n'ait pas distordu « la réalité pour pointer cette imposture artistique », comme si c'était son but.

             

Qu'est-ce que j'en pense?

Je ne vais pas aller par quatre chemins, ce dernier Burton est une vraie réussite. Remarquable, fin, peut-être même trop fin pour ceux qui espéraient que le réalisateur revienne à ses amours de jeunesse et nous serve du gothique avec enfants aux yeux globuleux. Du coup, sans chercher à comprendre l'intention du réalisateur, s'arrêtant à ce qu'ils pensaient être du Burton, Eric Libiot et Fabrice Leclerc diront: « On ne sait pas où il a voulu en venir. » Moi, je n'ai pas eu de mal à voir là une autobiographie déguisée, avec un mea culpa que beaucoup n'ont étonnamment pas décelé.

On saluera déjà la performance d'Amy Adams et de Christoph Waltz dans le rôle de Margaret et Walter Keane, deux rôles à l'opposé l'un de l'autre. Walter est un personnage très corporel, constamment dans la gestuelle, à la limite de la caricature, personnage scénique et cynique pour reprendre un jeu de mot du film. C'est une constante chez Tim Burton: ses personnages ont de grands yeux, un grand sourire, un crâne démesuré pour les martiens de Mars Attacks!, de longues lames d'argent en guise de mains pour Edward, un corps volumineux pour le géant Karl dans Big Fish, etc. Tim Burton aime ces personnages qui parlent avec leur corps, ces monstres improbables et ridicules; s'il a longtemps travaillé avec Johnny Depp, c'est justement parce que ce dernier est capable de donner toute sa place à la gestuelle. Mais à l'opposé, Margaret constitue un personnage un peu à part, plus dans la retenue et dans l'émotion, avec une vraie intériorité, une vraie psychologie. Par sa vulnérabilité, c'est un personnage infiniment touchant - ma mère a même pleuré au générique, qualifiant ce film d'inoubliable.

L'image est très belle, souvent lumineuse, parfois sombre, surtout dans les scènes qui se déroulent la nuit, à la limites du cauchemar, les scènes les plus réussies du film. Les scénario est solide, sans temps mort. Le film ne traine pas et ennuie très peu. Mais une grande déception, c'est la musique de Danny Elfman, qui perso ne m'a pas trop emballé. On se souvient pourtant d'un compositeur qui avait marqué nos tympans. Non que la BO du film soit mauvaise, ça reste écoutable. Ou peut-être que j'ai manqué quelque chose.

« Tim, il faut qu'on parle. Depuis un moment déjà, j'ai l'impression que l'enchanteur que vous étiez a laissé place au faiseur. » C'est très drôle, parce que Tim Burton le reconnait lui-même; c'est même sur ça que le film porte en grande partie. Déjà, on retrouve le Tim Burton satiriste de la société américaine. Il y a le snobisme des amateurs d'arts, déjà présent dans Bettlejuice. Il y a l'hypocrisie d'un public qui ne s'intéressera aux big eyes qu'après un article sulfureux dans un journal. Certains critiques d'art en prendront aussi pour leur grade, même si Tim Burton n'est pas sévère avec tous.

Au cœur de cette satire, il y a Margaret Keane, artiste naïve qui finira au second plan au profit de Walter Keane que tout le monde prend pour l'auteur de ses œuvres. Chez Tim Burton, on a toujours un personnage inadapté, proie d'une société que notre réalisateur prend plaisir à torpiller. Son plus grand massacre, c'est dans Mars Attacks!, un film avec des martiens, prétexte à la satire (et non un film sur l'invasion de barres chocolatées). Ces inadaptés dont on nie l'individualité, ils vont être conduit à exister contre les autres, contre la société qui ne tolère pas leur déviance, s'affirmant dans leur singularité. Mais il y a surtout, chez Tim Burton, une importante dimension autographique. A travers ses protagonistes, c'est de lui-même qu'il parle. Un de ses films les plus autographiques, c'est Big Fish. Dans cette histoire sur un homme qui raconte des histoires à dormir debout, ce sont ses choix esthétiques qu'il tente de justifier. Mais dans Big Eyes, on a atteint un pallier supplémentaire, d'où l'existence d'une intériorité chez Margaret Keane.

Ainsi, les films de Tim Burton ne sont jamais un simple prétexte à la rêverie. Les mondes imaginaires chez lui vont avoir plusieurs rôles. A travers eux, Tim Burton va s'opposer au réalisme (hélas) trop répandu dans le cinéma américain. Certes, Big Eyes est inspiré d'une histoire vraie; cependant, si Tim Burton a pris le parti du réalisme ici, c'est parce qu'il en avait besoin cette fois. Mais l'imaginaire est aussi un moyen de parler de la réalité, mais par un biais détourné, et de l'affadir pour élargir l'horizon de pensée de ses spectateurs. Il n'a jamais été question chez lui de seulement mettre des étoiles dans les yeux des gens.

Mais en général, les gens ne savent pas regarder les films. En cause, un regard qui n'est pas assez formé, et l'impossibilité pour beaucoup de voir plus loin que le bout de leur nez. Le regard, ça s'éduque, et ça se remet en question. Les goûts et les couleurs, ça se discute difficilement, mais ça se forme, ce n'est pas naturel. Etonnant que dans la carrière de Tim Burton, Sleepy Hollow passe pour un film majeur. Parce que la thématique est gothique, on y voit à tord un film dans la lignée des précédents. Et pourtant, ça reste un film classique dans lequel Tim Burton s'est beaucoup dénaturé. On viendra aussi à attendre de Tim Burton qu'il distorde « la réalité pour pointer [l']imposture artistique » de Walter Keane, ignorant alors que Tim Burton, ça ne l'intéressait pas. Sans compter qu'il ne la qualifie pas d'imposture. Derrière les big eyes, il y a une artiste, Margaret Keane, avec une sensibilité, une esthétique, un talent. S'il y avait eu imposture, il n'y aurait pas eu d'artiste.

Mais Big Eyes est surtout une autobiographie déguisée. Christophe Chadefaud a écrit dans son article: « Comme votre alter ego Johnny Depp, qui ressert aujourd'hui les tics de Jack Sparrow quel que soit le contexte, vous vous êtes mué en copiste de votre propre style. » Or dans ce film, Tim Burton a suffisamment pris de distance avec ses premières œuvres pour qu'on ne l'accuse pas d'être un copiste de son propre style. Par ailleurs, Christophe Chadefaud a-t-il vraiment vu le film? Margaret Keane, qui connaitra le succès, Walter Keane se faisant passer pour l'auteur de son œuvre, reproduisant ses toiles en des milliers d'exemplaires (vous avez dit copiste de son propre style?), contrainte de peindre des œuvres médiocres pour satisfaire les envies de son mari, dans l'impossibilité d'évoluer esthétiquement mais obligée de toujours faire la même chose, ce n'est personne d'autre que Tim Burton. Et vous qui pensez à tord avoir « perdu le soldat Burton » parce qu'il ne vous a pas resservi le même plat et qui regrettez en même temps des tics pourtant absents du film, vous êtes dans la contradiction du spectateur contrarié sans vraiment savoir pourquoi.

Dans Big Eyes, Tim Burton se raconte. Il raconte l'histoire de ce Tim Burton (Margaret), qui s'est hissé vers la gloire parce qu'il avait du talent, des convictions esthétiques à l'oppositions de celles de la majorité, puis qui a été contraint de s'effacer devant un autre Tim Burton (Walter), une apparence de Tim Burton, un Tim Burton condamné à faire gothique parce que tout le monde pensait que c'était ça, le style burtonien, incapable alors d'évoluer esthétiquement et de créer, ne pouvant que reproduire. Pour réussir à créer comme avant, Tim Margaret Burton doit fuir Tim Walter Burton et son public.

             

Note: 5,5/6

         

J.Seif

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